La radio peut-elle s’adapter au monde numérique ?

RadioL’arrêt des émetteurs de diffusion en ondes moyennes du groupe Radio France depuis le 31 décembre à minuit est un signe : la radio est en complète transformation. Déjà abandonnées par les groupes privés (RTL a également stoppé sa diffusion sur ondes moyennes, qui couvrait le Nord-Est et le pays limitrophes, le jour de la saint Sylvestre), ce réseau d’ondes mis en place en France entre 1937 et 1944 illustrent l’évolution progressive du monde radiophonique vers le canal numérique.

En effet, les habitudes de consommation poussent les acteurs médiatiques à délaisser peu à peu les fréquences hertziennes pour privilégier l’Internet, plus souple et adaptable à la demande. D’un côté, le développement du podcasting ces dernières années ont permis un véritable renouvellement de l’écoute de la radio en France. De l’autre, l’écoute en direct via les flash players disponibles sur les sites internet des stations radio ont engendré une recrudescence de l’audience. Mieux encore, ce moyen d’écoute attire des publics plus éloignés de la cible traditionnelle : les jeunes, mais aussi les populations rurales où les fréquences FM ne sont pas toujours retransmises (notamment pour les radios musicales), ou encore les auditeurs de l’étranger.

Enfin, l’arrivée de la radio filmée s’est largement. Cet accompagnement permet à la radio d’aller concurrencer les chaînes d’information à la télévision : couplée avec des infographies et des contenus interactifs disponibles sur internet, la radio s’envisage de plus en plus comme un cross-média, capable d’exister à travers différents supports de manière performante. De plus, les extraits d’émission postés sur les sites de partage de vidéo poursuivent cette recherche de nouveaux publics.

Mais si cette transformation vers le numérique s’opère dans la radio, c’est également pour répondre à l’arrivée de nouveaux acteurs concurrentiels : la percée des plateformes de streaming musical comme Spotify ou Deezer a engendré une baisse énorme de l’écoute des radios musicales. La concurrence avec les radios musicales s’est par ailleurs accentuée avec le lancement de « radios » sur ses plateformes, qui établissent une sélection de titres en fonction des critères musicaux qu’on lui indique. Grâce à des algorithmes évolués, ces services permettent d’explorer des courants ou des artistes spécifiques, à l’inverse des radios dépendantes de programmateurs et soumises à des quotas juridiques concernant la diffusion de musiques.

En parallèle, on voit s’installer durablement les plateformes de partage musical comme Soundcloud ou Beats Music, qui se voient davantage à l’image des réseaux sociaux. Ces sites de clouding ont effectivement pris peu à peu des parts d’audience sur le marché musical français. Soundcloud s’est ainsi lancé en 2007 en Allemagne par Alex Ljung et Eric Wahlforss, dans le but de concurrencer Myspace sur le partage et la découverte d’artistes issus d’internet. Au-delà de la croissance du nombre d’utilisateurs actifs, la plateforme peut se vanter d’être visitée plus de 200 millions de fois par mois. Son rival Beats Music, lancé en janvier 2014 et rapidement acquis par le géant Apple, a su exploiter le marché musical en pariant sur le streaming internet. Avec l’arrivée d’Apple Music, le streaming musical est en pleine effervescence et représente une réelle menace pour les radios musicales « traditionnelles ».

Face à cette concurrence accrue, les radios doivent percevoir le numérique comme leur futur : l’aspect numérique leur permet d’être présents sur des marchés où les avantages issus de l’ADN radiophonique pourront faire office de concurrence sérieuse –ligne éditoriale, qualité d’analyse journalistique, grille des programmes diversifiée- aux acteurs issus du web et reposant sur des algorithmes. Mais plus essentiel, le numérique devient sans aucun doute l’interface du futur. Parier sur le mobile, développer des stratégies de communication spécifiques au smartphone et à ses usagers, c’est accompagner l’avenir et retarder le déclin de la radio. La déclinaison de players, de sites dédiés au mobile, de contenus annexes pensés pour être vus sur un appareil portable -les vidéos en vertical par exemple… L’usage du smartphone devient très majoritaire.

Au-delà d’une déclinaison de stratégies déjà mises en places pour la radio FM, les grands groupes médiatiques sont amenés à redéfinir leur positionnement en fonction de l’importance qu’ils accordent au numérique dans leurs stratégies. RTL en est le meilleur exemple, en proposant des contenus généralistes qui vont ensuite être décuplés en multimédia sur les différents supports numériques. L’information est augmentée grâce à l’ajout de davantage de liens –vidéos, photos, articles de presse, contenu audio ; mais surtout leur offre numérique n’est plus un simple prolongement de celle proposée sur les ondes : le site internet est épuré, les éléments sont détachés de la chronologie, les réseaux sociaux sont utilisés de manière intensive pour captiver l’e-public.

La radio survivra-t-elle au monde numérique et aux nouveaux acteurs médiatiques qui la menacent ? Une modernisation semble plus que nécessaire, car bien qu’entamée, la transformation numérique se montre encore incomplète. Certainement, les acteurs faisant partie de grands groupes médiatiques –Radio France, NextRadioTV, Lagardère, RTL Group- s’adapteront avec plus ou moins de facilités, seront forcés de se transformer de l’intérieur (Lagardère a d’ailleurs annoncé son intention de regrouper les rédactions d’Europe 1 et du Journal du Dimanche afin de mieux les intégrer, en mutualisant des postes par exemple), verront leur audience se stabiliser sur le long terme. Qu’en sera-t-il des plus petits ? La question reste en suspens, leur avenir virtuel.

Edouard Luquet