Photo : Alyson Bercuingt 

 

« Collages féminicides » est un mouvement féministe créé début septembre à Paris, qui regroupe maintenant plus d’une quarantaine de villes en France et à l’étranger (Lyon, Amiens, Rouen, Nantes ou encore Avignon).

Les colleuses se retrouvent le soir pour peindre des messages en lettres noires sur des feuilles A4 qu’elles vont ensuite coller dans les rues. On retrouve sur les murs de ces villes des messages comme « Stop féminicides », « Le machisme tue », « Moins de paroles, plus de moyens », « Elle le quitte, il la tue » ou encore les noms des 129 femmes assassinées par leurs conjoints ou ex-conjoints depuis le début de l’année 2019 (en date du 09/11). Un moyen de dénoncer les violences subies par les femmes, l’inaction de l’état et de la justice face à ces violences, mais également de rendre hommage aux victimes.

Parmi les colleuses, on retrouve surtout des jeunes femmes âgées de 17 à 30 ans et de tous horizons. Certaines ne viennent qu’une fois ou deux, d’autres sont là toutes les semaines. Pas de cheffe dans ce mouvement, mais quelques meneuses qui organisent les sorties dans chaque ville.

Lieux de passages ou ruelles tranquilles, les colleuses sont libres de coller où elles le souhaitent. Un arrêt de tram touchera peut-être un plus grand nombre de personnes mais un message collé dans une rue paisible ira toucher les habitant·e·s au cœur de leur quotidien et les poussera à s’interroger.

Entretien avec Lila, membre active du mouvement à Bordeaux.


Pourquoi as-tu voulu créer un groupe de Collages Féminicides dans ta ville ?
J’ai créé le groupe de collages avec une autre colleuse, parce que j’étais en lien direct avec les activistes des prémices du mouvement à Paris et j’ai tout de suite vu le potentiel de ce nouveau type de militantisme…

C’était l’opportunité de défier l’ordre établi en faisant entendre nos voix dans l’espace public et en le faisant par un acte de désobéissance civile. Le féminin a trop longtemps été synonyme de mise sous silence, réduis aux espaces clos et limités, à l’obéissance et la soumission, au couvre-feu aussi. Les collages c’est l’opportunité pour chacune d’entre nous de se révolter. De quitter la place qu’on lui a assignée par un acte ouvertement sauvage. Quand des personnes croisent nos collages elles savent qui nous sommes même si nous n’avons jamais signé. Même si elles ne nous ont jamais croisées. Elles voient des femmes, des féministes, ils entendent nos voix et le ton grave du message que l’on porte, ils savent que nous faisons ça la nuit, au lieu de dormir au chaud, que notre colère passe avant notre confort. Ces personnes voient jour après jour notre territoire gagner du terrain.

Pourquoi utiliser cette méthode ?
Il s’agit de lutter contre la banalisation du meurtre des femmes […] mais il s’agit aussi de gagner une autre bataille : celle de la rue. Celle de l’insécurité urbaine. À notre tour de nous balader en bande la nuit, à notre tour de rôder dans les rues mal éclairées. On abîme ces murs derrière lesquels on essaye de nous enfermer. Nous n’avons pas honte d’être en colère. Parce que nous avons toutes les raisons de l’être. Alors il n’y a pas de place pour l’esthétique. Des feuilles, de l’encre noire. Nos messages sont clairs, lourds d’accusations et directs.

[…] Il suffit, de demander l’autorisation de crier notre rancune, de respecter des lois faites sans et contre nous, il suffit d’être patientes et douces. Personne n’est doux envers les femmes. Alors bannissons la douceur envers nos agresseurs et la société qui les élève.

Quelle organisation cela implique-t-il ?
J’investis beaucoup de temps dans ce mouvement, il faut chaque jour expliquer aux nouvelles militantes le fonctionnement de a à z, les accompagner coller les premières fois, coordonner avec l’antenne de Paris, valider ou créer des slogans, sans compter les heures de sommeil sacrifiées. […] Mais la seule raison pour laquelle je continue d’endurer la fatigue corporelle et psychique c’est que ça fonctionne. On en parle, ça interpelle, nos rangs grossissent chaque jour, le dialogue avec le système politique et juridique est entamé. On nous écoute. Alors il n’y a pas de fatigue possible.

Qu’est-ce que cela t’as apporté ?
Les collages m’ont apporté beaucoup de choses mais surtout des femmes merveilleuses dans ma vie.
Des femmes auprès desquelles je me sens légitime dans ma colère et comprise comme jamais auparavant.

 

Paloma Diez
Publié le 10/11/2019