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Le recours ou non à l’action violente est une question qui a divisé les mouvements sociaux depuis toujours, c’est encore le cas aujourd’hui dans le cadre des mobilisations de désobéissance civile.

Certains penseurs comme Hugo A. Bedau considèrent que le concept même de désobéissance civile exclue dans sa définition l’utilisation de la violence. Le mouvement Extinction Rébellion, qui a récemment participé à porter à l’attention du grand public la notion de désobéissance civile, revendique la non-violence. « En utilisant une stratégie et des tactiques non-violentes comme moyen le plus efficace de provoquer le changement. »

Toutefois, le renoncement à l’action violente est avant tout une considération stratégique, une quête de légitimité pour les acteur·rice·s qui pourraient voir leurs revendications décrédibilisées en cas de recours à la violence. Les fondements philosophiques de la désobéissance civile ainsi que l’Histoire des mouvements de contestation du pouvoir en place en France n’excluent pas nécessairement la violence comme moyen légitime d’action.

« Les droits sont au-dessus des lois » c’est le principe formulé par Alain Touraine pour décrire la tendance qu’il a analysé comme caractéristique de l’action collective et des mouvements sociaux contemporains. Il s’agit précisément de l’idée au cœur de la désobéissance civile comme la concevait Henry David Thoreau, le penseur ayant popularisé le terme. Cette nécessité de désobéir aux règles notamment légales, lorsque la conscience de l’individu le pousse à remettre en cause l’action d’un gouvernement pouvait impliquer pour Thoreau le recours à la violence, comme en témoigne son soutien au militant abolitionniste radical John Brown.

En France, la légitimité de l’action violente et la revendication de son utilisation ont caractérisé une partie de l’anarchisme des années 1880. Cette idée a été théorisée comme stratégie d’action politique par le terme « propagande par le fait » supposant que la guérilla, les assassinats et les attentats entre autres étaient les moyens de propagandes les plus efficaces. Les actions des anarchistes Caserio et Vaillant en sont les exemples les plus connus. Le choix de l’utilisation de la violence était loin d’être unanime au sein du mouvement anarchiste à l’époque tout comme la non-violence n’est pas une nécessité pour tous les tenants de la désobéissance civile aujourd’hui. La possibilité du recours à l’action violente est permise par une idée partagée par l’anarchisme et la désobéissance civile celui de la primauté de l’action directe.

L’action directe suppose d’agir par soi-même afin de permettre la réalisation de revendications. Elle peut être définie en opposition à l’action indirecte qui inclue principalement le vote et le fonctionnement de la démocratie représentative. L’action directe serait un moyen stratégique légitime pour atteindre un objectif politique, partant du principe que l’État n’est pas en mesure de faire advenir un changement nécessaire. Une action directe lorsqu’elle rejette la loi constitue une action de désobéissance civile, si elle rejette aussi la violence alors elle correspond au concept d’ahiṃsā ou non-violence théorisé par Gandhi. Mais placer la conscience individuelle au-dessus de la loi peut aussi autoriser à remettre en cause le principe Wébérien du monopole de la violence légitime de l’État et alors la désobéissance civile se rapproche de mouvements révolutionnaires comme l’illégalisme.

Comme dit précédemment la désobéissance civile n’est pas la seule idée qui s’est divisée lors de sa traduction en action politique autour d’un clivage violence et non-violence. C’est également le cas de la théologie de la libération, un de ses représentants les plus célèbres Hélder Câmara, bien que prônant la non-violence, a dit au sujet du prêtre Camilo Torres qui entra en clandestinité pour rejoindre la guérilla colombienne, que sa mémoire « mérite autant de respect que celle du Dr Martin Luther King ». Câmara est aussi à l’origine d’une distinction populaire entre trois types de violence, comment composer avec ces violences et quelle action serait légitime par rapport à elles constitue précisément le défi contemporain de la désobéissance civile.

« Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés.

La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première.

La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres.

Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. »

– Hélder Câmara, archevêque de Recife

Max Courtinat
Publié le 18/11/2019