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Christian Salmon est journaliste, auteur et chercheur au CNRS. Il a publié plusieurs ouvrages dont Storytelling et L’ère du clash. Le 21 octobre sortait son dernier ouvrage intitulé La Tyrannie des bouffons, qui se penche sur les formes modernes de manipulation des esprits. Il analyse cette mécanique du pouvoir grotesque dans son nouvel essai, en se penchant sur la crise du covid-19 qui met en lumière ce phénomène. 

Le pouvoir grotesque, une nouvelle façon de gouverner ?

Christian Salmon argue que plusieurs dirigeants comme Donald Trump, Jair Bolsonaro et Boris Johnson utilisent le pouvoir grotesque comme point d’ancrage de leurs stratégies politiques.

Mais qu’est ce que le pouvoir grotesque ?

Pour Christian Salmon, ce terme va définir “ce qui est comique, surprenant, hors des conventions” et va le rattacher au registre carnavalesque. C’est ce que Donald Trump fait depuis son apparition dans la sphère politique en 2015 : il s’exprime en langage populaire et érige en maître mot l’irrationalité, la transgression et l’exagération. 

Et ce n’est pas le seul. La pandémie de coronavirus a laissé s’exprimer le grotesque de nombre de dirigeants : Trump, dans un premier temps, en  préconisant de s’injecter de l’eau de javel pour soigner la covid-19, Boris Johnson qui s’opposait au confinement car le droit des anglais d’aller au pub serait inaliénable, Jair Bolsonaro rappelant aux brésiliens que porter un masque ferait d’eux des lâches. On peut compter Narendra Modi, premier ministre indien ou le président mexicain Andrés Manuel Lopez Obrador parmi ces bouffons modernes. 

On s’est habitués à l’idée qu’en disant n’importe quoi et en agissant en dépit du bon sens, un dirigeant manifeste le côté arbitraire du pouvoir. Le pouvoir ne repose plus sur le charisme du chef, la rationalité de ses décisions, son inscription dans une histoire politique, son idéologie. Le pouvoir grotesque institué ne se légitime plus de rien si ce n’est de la personne qui l’exerce.”  – Christian Salmon

Pourquoi ces phénomènes s’accroissent ? Ce sont des conséquences de la défiance qui règne et de l’avènement des réseaux sociaux. 

La crise de confiance envers les « diseurs de vérité » :

La défiance est définie comme un manque de confiance, la crainte d’être trompé. Face à la technicisation du monde, nous avons besoin de diseurs de vérité pour nous aider à le décrypter.  

Traditionnellement, on trouve trois « diseurs de vérité » que sont les journalistes, l’Etat et les experts.  Les trois sont aujourd’hui pris dans une crise de confiance. Les paroles de tous les acteurs, qu’ils soient médecins, autorités hospitalières, journalistes ou hommes politiques, sont remises en cause. Pour Christian Salmon la crise financière de 2008 marque le début de la défiance envers les Etats, lesquels seraient discrédités aux yeux des citoyens.

Cette remise en cause permanente de la vérité est amplifiée avec le développement fulgurant des nouvelles technologies de l’information et la communication. Chacun est en mesure de croire à différentes versions et explications d’un même fait, à sa propre vision de la vérité qu’il va être en mesure de justifier en se basant sur des sources. Le développement du digital permet de donner la capacité de s’exprimer à tous. La vérité devient ouverte à de diverses interprétations. 

Les Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) facilitent cette crise de confiance. Les contenus qui nous sont présentés à longueur de journée ne sont pas laissés au hasard : ils sont ciblés individuellement pour attirer nos regards. 

Et ces contenus ne sont pas uniquement optimisés pour attirer notre attention. Ils sont également pensés pour nous rendre dépendants. Tristan Harris, ancien ingénieur chez Google, dénonce ce modèle qu’il a pourtant aidé à créer. Il le décrit comme un mécanisme insidieux rendant “les gens dépendant en profitant de leur vulnérabilité psychologique”.

C’est cette économie de l’attention que Salmon juge partiellement responsable de la montée en puissance des dirigeants carnavalesques. Ces prises de paroles qui font du bruit vont attirer l’attention. Ne défendant aucune idéologie et dissociés d’une quelconque éthique, ces dirigeants se permettent alors de mentir, d’exagérer, d’attaquer leurs adversaires sans craindre des répercussions.  “Parce que le pouvoir grotesque ne repose sur rien” conclut Christian Salmon. 

 

Bettina Martin.