La pause stagiaire #2 // Culture et politique post-révolution : habibi Tunisie.

Un bon gros choc culturel et une zone de confort qui, marquée depuis toujours de son empreinte occidentale, s’est considérablement émancipée de ses cadres habituels. En une phrase, c’est de cette manière que je résumerais mes premières semaines à Tunis.
Je parle de choc culturel, mais les vrombissements de certains clubs tunisiens crachent du Maitre Gims et concurrencent les playlists de La Plage, Bordeaux, 33000. Je repasserai pour l’exotisme.

L’exotisme, on le retrouve dans les jus de fraise, les pâtisseries, les chats errants, les volutes de cigarettes qui se dégagent de bars bondés et exclusivement acquis à la gente masculine, les taxis collectifs qui, en quête d’adrénaline et au péril de votre vie, vous amènent en bord de mer pour une bouchée de pain, le dernier appel à la prière qui résonne lorsque soleil se couche, la chaleur caractéristique des Tunisiens, la chaleur tout court, l’accent de ma collègue, Sihem, dont la voix se veut plus empruntée lorsqu’elle évoque la situation de son pays.

Il y a cinq ans, des révolutions embrasaient les régions du Maghreb et du Moyen-Orient. Il y a cinq ans, la Tunisie mettait fin à la période Ben Ali. Cinq années de démocratie, ce sur quoi table l’Institut français de Tunisie et le service de coopération et d’action culturelle de l’Ambassade de France en Tunisie, structure dans laquelle je réalise mon stage, pour organiser son cycle de conférence annuel.

La démocratie tunisienne sonne creux. Cela peut paraître anodin, mais un jeune tunisien de mon âge avec qui je parlais m’a lancé : « la Tunisie, c’est la démocratie, on fait ce que l’on veut ». Faire ce que l’on veut, cri majeur qui contraste avec des décennies de répression, cri du cœur qui étouffe une société de surveillance longtemps pérenne. Un universitaire tunisien m’a avoué qu’il s’est déjà fait interrogé plusieurs fois par la police sous l’aire Ben Ali : « que fais-tu avec ces Français ? ».

Cette notion de démocratie qui s’apprivoise au quotidien se confond à l’instauration d’une sphère privative, elle s’assimile à la possibilité de jouir de ses droits et de ses biens individuels dans un environnement privé et propre à chacun. Parfaite symétrie à cette « liberté des Modernes » dont Benjamin Constant a théorisé les traits. Difficile d’instaurer les bases d’un élan national sous couvert de l’intérêt général.

Le débat politique traite davantage de la place de l’islam au quotidien que de questions économiques. L’islam, c’est l’étendard dont se servent les politiques pour redorer le blason national, un peu comme Bourguiba après la décolonisation et la période d’arabisation dans les années 1970. En réponse, une population désenchantée, une jeunesse qui se meut dans un vase clos, dans lequel elle suffoque. Il y a eu 5 jours d’émeutes en janvier, suivi de l’instauration d’un couvre-feu temporaire, de 20h à 5h.

13281904_10209607283278530_806973206_nJ’ai toujours cru – et je le crois plus que jamais – que c’est par la culture et l’éducation qu’une société peut guérir. La culture fait la Nation, la culture fait l’Homme. L’Institut français essaie d’investir l’espace public, s’emploie à des politiques de décentralisation en touchant plusieurs villes tunisiennes, s’attaque au désenclavement de nombreuses universités en les faisant participer à de riches programmes, s’inscrit dans une politique de rassemblement et de mobilisation, de coexistence et de vivre-ensemble. Un moyen de combattre l’enrôlement : on estime que 6.000 tunisiens sont partis faire le djihad.

Bien entendu, les choses sont perfectibles. Le paradigme d’une culture qui se complait dans sa tour d’ivoire et qui s’adresse à un public fidèle, à une élite en quelque sorte, reste prédominant. De nombreux financements conditionnent la programmation de conférences universitaires, dont une le mois dernier sur « La parenthèse », tandis que des programmes d’éco-responsabilité et d’éducation pourraient être intensifiés. Michel Onfray est venu la semaine dernière. C’est beau, c’est paillette, mais tous ces évènements et ces manifestations contribuent à dénaturer le sens sémantique de la culture. Une culture qui doit s’exporter et pénétrer toutes les strates de la société, une culture qui fait société, non celle qui est « produit culturel » à l’adresse d’une élite politique, sociale, et culturelle.

Le défi est tout simplement énorme pour le pays qui a su tirer son épingle du jeu du Printemps Arabe. A la manière des madeleines de Proust, puissent les Tunisiens dans plusieurs années, à l’aune de lendemains chantant, se remémorer cette transition politique, qui bien que difficile saura supplanter les forces sombres et sublimer la richesse et la force de ce pays.
Et que la voix de Sihem puisse retrouver un élan de fierté.
Inch’allah.

Par Sébastien Tison