Photo : Flickr / Duke University Archive

La désobéissance civile est un moyen d’action et de revendication qui a récemment pris une place très importante dans l’actualité. Les collages qui fleurissent dans les plus grandes villes de France pour dénoncer les féminicides, l’occupation du centre commercial Italie 2 par le mouvement Extinction Rebellion dans la nuit du 5 au 6 octobre 2019, la manifestation des Femen, à la même date dans le cimetière Montparnasse à Paris, les décrochages des portraits d’Emmanuel Macron, Président de la République par des militant·e·s écologistes, ne sont que quelques uns des exemples les plus récents. Certain·e·s de ces militant·e·s ont terminé au poste de police, d’autres ont écopé de prison ferme, d’autres encore ont été relaxé·e·s.

Quels sont les traits communs de toutes ces actions, qui font que nous appelons cela de la « désobéissance civile » ? Qu’est ce que la désobéissance civile ? D’où vient ce terme dont on ne cesse d’entendre parler ?

Revenons aux origines de la désobéissance civile afin d’en donner une définition préliminaire.

Etienne de la Boétie, dans son Discours de la servitude volontaire (1574) questionne pour la première fois la légitimité d’une autorité à agir sur et à contraindre une population, et il questionne les raisons de cette soumission. Etienne de La Boétie arriva à la conclusion que si les femmes et les hommes se soumettent volontiers à une autorité c’est pour une question d’habitude. La suite logique de cette affirmation fut que pour s’opposer à un gouvernement quelconque, il suffisait d’arrêter de le servir et de le soutenir. Pour arrêter d’obéir, il suffit de désobéir.

« Soyez résolus de ne plus servir, et vous voilà libres ». 

Etienne de la Boétie théorise donc ce mode d’action qu’est la désobéissance civile. Ne pas obéir servirait à briser les chaînes de la domination.

Le concept de « désobéissance civile » est ensuite repris par Henry David Thoreau (1817-1862), philosophe américain. Il s’opposait dans ses écrits à l’esclavage et à l’impérialisme américain. Pour symboliser et revendiquer cette opposition, il refusera de payer la poll taxe devant servir à financer la guerre menée contre le Mexique. Alors, il fera l’objet d’une courte incarcération, puis sera libéré sous caution quelque jours plus tard. En 1849, Henry David Thoreau tire d’une conférence prononcée deux ans après son court passage en prison, un essai intitulé Resistance to civil government dans lequel il justifie, dans la mesure où l’État se montrerait injuste, de résister, désobéir, ne pas respecter la loi ni remplir ses devoirs de citoyen.

« If the machine is producing injustice, citizens should work as a resistance to stop the machine ».

Henry David Thoreau met donc en avant un droit de désobéir légitime. Par la même occasion, il affirme la nécessité du peuple à se faire un véritable contre-pouvoir. Il faut tout de même préciser que Thoreau n’était pas intrinsèquement contre le gouvernement des citoyen·ne·s par un Etat, un gouvernement, et qu’il revendiquait des moyens d’action pacifiques et non-violents.

Cet essai, Resistance to civil government sera ensuite republié à titre posthume sous le titre que nous connaissons aujourd’hui : Civil Disobedience.

Son opposition personnelle aura inspiré et motivé des actions plus collectives chez Gandhi, ou Martin Luther King, contre la ségrégation raciale.

« De Gandhi à José Bové en passant par le mouvement hippie, la désobéissance civique est régulièrement employée pour défendre des causes à travers des actions non-violentes ». 

En effet, ces défenseurs de la paix et des droits de l’homme représentent deux des cinq combats symboliques ayant fait usage de la désobéissance civile.

  1. Gandhi sera le visage de la lutte pacifique contre la ségrégation raciale en Afrique du Sud, puis de la quête de l’indépendance Indienne.
  2. Martin Luther King fut la figure de proue du combat pour les droits civiques des noir·e·s américain·e·s. En 1955, il appela au boycott des bus en Alabama (Montgomery), après que Rosa Parks ait été arrêtée pour avoir refusé de laisser sa place à une personne blanche.
  3. José Bové inspirera en 2004 des militant·e·s écologistes à faucher des récoltes de maïs transgénique, après son démontage du Mcdonald’s de Millau le 12 août 1999.
  4. En 2016, l’Association 269 Libération Animale mène des actions de libération des animaux des abattoirs.
  5. Dans les années soixante, les mouvements hippies se lancent dans une lutte pacifique anti-guerre, et protestent aux côté de nombreu·x·ses artistes, contre la société consumériste, la guerre du Vietnam, la société puritaine… Ce mouvement hippie ira jusqu’à influencer les événements de mai 68 en France.

A travers ces combats symboliques, se dégagent des caractéristiques communes qui pourraient constituer une première définition de la désobéissance civile. La désobéissance civile apparaît en effet comme une lutte : collective, pacifique, qui enfreint la loi si nécessaire, qui a pour ambition d’agir pour l’intérêt général, et qui semble finalement répondre à un manquement de la part du pouvoir politique en place.

Notons bien d’ailleurs que la désobéissance civile s’inscrit dans le cadre d’une autorité politique établie, de la démocratie le plus souvent. C’est ce qui fait, selon John Rawls, la différence entre la désobéissance civile et des mouvements révolutionnaires ou de rébellion, qui tenteraient de renverser le pouvoir en place.

« La désobéissance civile est conçue seulement pour le cas particulier d’une société presque juste, bien ordonnée, dans sa plus grande partie, mais où néanmoins se produisent un certain nombre de violations graves de la justice ».

Cette ébauche de définition de la désobéissance civile laisse un bon nombre de questions en suspens : est-ce que la désobéissance civile est forcément illégale ? La désobéissance civile peut-elle être légitime en démocratie ? A partir de quand ? Jusqu’où ?

Pour le moment, la jurisprudence reste imprécise.

Margaux Trehoux
Publié le 12/11/2019

Sources :

Civil Disobedience, Henry David Thoreau, 1849.

Désobéir, Frédéric Gros, 2017

Bannière n°31 Greenpeace, Désobéissance civile en danger

Théorie de la justice, John Rawls, 1971

https://www.nouvelobs.com/societe/20191007.OBS19452/de-gandhi-a-martin-luther-king-la-desobeissance-civile-en-5-combats-symboliques.html